Témoignage d'Alfred Martin (5 août 1965)

"Voilà les souvenirs que j'aie de cette opération

1°). Achiary donne l'adresse d'un adjudant de gendarmerie des environs qui procure deux uniformes, les deux autres ayant été achetés à Lyon dans une fabrique spécialisée. Cet adjudant de gendarmerie, Bonnis, fait procéder à Félix Gstadler dit Joseph et à Piétri, à des exercices afin d'éviter les soupçons des gardiens de la prison St Michel. C'est ainsi qu'il leur apprit à mettre les menottes d'un seul coup de poignet. Egalement il leur indiqua que les gendarmes devaient fouiller le prisonnier dès la remise de celui-ci.

2°). Pendant ce temps le regretté André Boyer avait obtenu d'une avocate ayant ses entrées au Palais, qu'elle vole quelques convocations sur lesquelles elle avait mis le cachet du Juge d'Instruction.

3°). Martin avait retenu une ferme dans un maquis près de Cazères sur Garonne et s'était assuré les services d'un gigantesque camion de transport.

4°). Defferre avait obtenu d'un parent de Malafosse sa traction-avant que devait conduire André Boyer déguisé en gendarme.


Et voici quel fut le mécanisme de l'opération :
Le chef des gendarmes André Boyer arrêta la traction à quelques pas de la prison. Les deux gendarmes Gstadler et Piétri pénétrèrent dans la prison et présentèrent à l'entrée le mandat d'amener le prisonnier. Celui-ci se présenta, ne broncha pas en reconnaissant Gstadler, fut fouillé, menotté et emmené.

La traction avant se dirigea alors vers un point fixé par Martin à proximité de l'aéroport de Francazal. Là, dans un chemin isolé, stationnait le camion où s'engouffrèrent Martin, Defferre, les gendarmes et le prisonnier.

Pendant ce temps, Harter, qui avait gagné le même endroit à bicyclette, démontait la roue avant, mettait la bicyclette dans la voiture et reconduisait celle-ci par les voies les plus rapides à son garage, tandis que le camion s'éloignait en hâte de Toulouse.

Je me rappelle trois observations amusantes :

- La première, c'est une réflexion de Malafosse disant, en parlant de Gstadler :"ce salaud, il m'a fouillé si bien qu'il m'a même tâté les c…"
- La deuxième : l'opération aurait pu mal tourner car si nous avions pensé à tout, nous ignorions complètement que le Juge d'Instruction n'opérait jamais le Lundi, jour choisi pour l'évasion.
- La troisième : la police qui a fait l'enquête à la suite de cette évasion sensationnelle et dont les rapports m'ont été communiqués par les soins de la Sûreté du territoire où j'avais plusieurs agents a conclu que l'évasion avait été organisée par une organisation particulièrement importante étant donné que la convocation du Juge d'Instruction était un faux exemplaire et le cachet parfaitement imité."

Rapport de gendarmerie
Toulouse - Maison d'arrêt prison Saint Michel

Deux individus porteurs de l'uniforme de la gendarmerie française descendaient d'une traction avant Citroën, de couleur bleue, un autre gendarme pilotait la voiture tandis qu'un civil restait assis sur la banquette arrière.

Les deux gendarmes ayant pénétré dans l'établissement se dirigèrent en habitués vers le greffe et exhibaient au surveillent chef une réquisition d'extraction pour amener le sieur Morereau Philippe, maintenu en détention préventive pour activité politique.

Un des gendarmes passa les menottes au prévenu, puis accompagné de ce dernier montèrent dans la voiture qui prit la direction de St Agne.
Le lendemain matin le prévenu n'ayant pas réintégré la maison d'arrêt le soussigné prévint ses chefs hiérarchiques;
L'enquête démontra que le formulaire de réquisition était de même nature que ceux utilisés habituellement par le parquet. Il avait probablement été dérobé dans le cabinet de M. Cazejus, par contre le sceau porte des différences avec celui utilisé par ce magistrat.

Morereau Philippe avait été arrêté fortuitement dans la rue sur dénonciation du sieur Cominal qui se trouvait en compagnie de policiers de la 8° brigade car il avait été arrêté dans le courant du moi de Mai pour escroqueries.

Cominal a accusé Morereau, dont il ignore la véritable identité (son livret militaire, sa carte d'identité et sa carte d'alimentation étaient des faux) d'être un agent de "l'intelligence service".

La mise en œuvre des moyens d'évasion indique que Morereau était un agent important d'une organisation dépendante d'une puissance etrangère.

Coup de main – Enlèvement d'un résistant incarcéré
5 Juillet 1943 - 9.15h

Morereau capturé par la police française de Vichy est emprisonné à St Michel.

Denvers a mis au point un dispositif d'enlèvement, Achiary se met en rapport avec la veuve d'un gendarme et se procure, grâce à elle, deux uniformes de la gendarmerie.

Jean Bonnis, authentique adjudant de gendarmerie, fais répéter aux deux hommes chargés d'exécuter la mission les gestes réglementaires : pose des menottes, fouille classique du prisonnier. Une avocate subtilise au Palais de Justice de Toulouse, dans le cabinet du juge d'instruction, quelques imprimés de convocation revêtus du cachet officiel.

Denvers emprunte une traction avant à un parent du prisonnier.

Martin se procure un gigantesque camion de transport. Une ferme est retenue, dans la région de Cazères pour servir de refuge.

Boyer et Denvers précipitent à l'opération (l'enlèvement de de Lattre a récemment échoué car il fut transféré inopinément).

Lundi matin : Boyer, en gradé de la gendarmerie est au volant de la traction, Stadler et Pietri, habillés en gendarmes descendent, sonnent à la lourde porte et présentent le mandat d'amener du détenu Morereau qui a été prévenu par l'abbé Crouzil, membre du réseau et aumônier de la prison.

Bien que le juge ne convoque personne le lundi, le surveillant va chercher le prisonnier.

Stadler lui passe les menottes. La lourde porte s'ouvre ….
Le prisonnier est conduit à la traction qui démarre lentement et accélère au premier tournant.

A proximité de l'aérodrome de Francazal, prisonnier et gendarmes s'engouffrent dans le camion où se trouve Denvers et Martin. Harter ramène l'automobile à son garage par des chemins détournés. Le prisonnier est en sûreté dans une ferme près de Cazères sur Garonne. L'enquête conclura, sans résultats, en soulignant l'importance de l'organisation capable de mettre sur pied une telle opération. Elle donnera comme preuve la qualité exceptionnelle des faux : convocation du juge d'instruction et cachet dont elle était revêtue.